Le Togo est dirigé par la dynastie Gnassingbé depuis 1967, sous un régime autoritaire prolongé au sein d’une Ve République contestée. Gnassingbé Eyadéma a régné trente-huit ans, jusqu’en 2005, avant d’être remplacé par son fils Faure, au pouvoir depuis plus de vingt ans, à la faveur de coups d’État, de fraudes électorales et de réformes constitutionnelles controversées. Cette emprise dictatoriale et dynastique alimente des manifestations massives et des appels renouvelés à la démocratie.
Le 31 décembre 2025, alors qu’une population togolaise éprouvée par la crise sociale et politique entamait la nouvelle année sans enthousiasme, Faure Gnassingbé procède à la libération de soixante-dix détenus d’opinion. Présentée par les autorités comme un acte de clémence, cette décision constitue surtout une reconnaissance implicite de ce que le pouvoir niait depuis des années : l’existence de prisonniers politiques au Togo.
Pour le gouvernement en place, cette opération s’inscrit dans une stratégie de désamorçage des tensions internes et des critiques internationales. Mais pour une large partie de la société civile, elle résulte avant tout d’un rapport de force patiemment construit. Depuis 2017, les revendications principales demeurent inchangées : libération des détenus d’opinion, retour à la Constitution de 1992 et fin de la dictature.
Le tabou des prisons politiques
Pendant longtemps, le discours officiel a soutenu qu’aucun citoyen n’était incarcéré pour des raisons politiques. Pourtant, le *Comité pour la libération des prisonniers politiques, dirigé par le professeur *David Dosseh, a documenté, depuis 2021, des dizaines de cas, listant les identités, dates et conditions d’arrestation, chefs d’accusation, lieux de détention et témoignages de proches.
Ces données révèlent un schéma récurrent : arrestations pour participation à des rassemblements, publications critiques en ligne ou simples expressions publiques de désaccord. Parmi les victimes figurent les soixante-dix personnes libérées fin décembre, mais aussi soixante-huit autres toujours détenues, dont Jean-Paul Omolou et Marguerite Gnakadé.
Les entraves au dépôt de plaintes
Malgré ces libérations, l’impunité perdure. Les victimes de torture ou de détention arbitraire se heurtent à un mur d’intimidations : pressions sur les familles, blocage des procédures, silence du parquet. Les avocats qui osent saisir la justice subissent à leur tour menaces et harcèlement.
Dans un système où les auteurs de violences — agents véreux des forces de défense et de sécurité ou milices au service du RPT/UNIR — sont protégés, demander réparation relève du courage. Cette impunité structurelle entretient la peur et consacre le déni de justice.
La force tranquille des citoyens
Au Togo, la volonté de changement s’exprime dans la rue, par des campagnes de sensibilisation et devant les tribunaux, même si les plaintes pour torture ou arrestation arbitraire restent sans suite. Chaque libération, même partielle, rappelle que le dossier demeure ouvert et que la quête de justice continue.
Cette évolution n’est pas le fruit d’une décision unilatérale du pouvoir, mais celui d’un travail de fond mené par des collectifs tels que le *Comité pour la Libération des Prisonniers Politiques, *Tournons la Page, Togodebout, Synergie-Togo, Pyramide, CODITOGO, M66 et de nombreux militants indépendants. Parmi eux : *Claude Ameganvi, **David Dosseh, feu **Louis Attiogbé, **Rodrigue Ahégo, *Ché Hellu, « La Marraine », etc. Ces acteurs documentent les violations, organisent des campagnes de sensibilisation, saisissent les mécanismes régionaux et internationaux, et relaient les cas individuels et collectifs auprès des chancelleries et des médias.
Leur action a permis de replacer la situation togolaise à l’agenda d’instances telles que l’*ONU, la *CEDEAO ou le *Parlement européen, offrant une visibilité nouvelle à des dossiers longtemps confinés au débat interne. Dans ce paysage, les journalistes **Ferdinand Ayité, *Carlos Kotehou et Sylvain Amos, aujourd’hui en exil, continuent de jouer un rôle essentiel en dénonçant les abus et la corruption à travers leurs médias en ligne.
2025 : l’année du basculement
L’année 2025 s’ouvre avec le poème Fais ta part, dont l’auteur Affectio est arrêté le 12 janvier, suivi d’un grand rassemblement du mouvement Sylvanus Olympio Forever à Agoé, près de la frontière béninoise, le 13 janvier. En juin, *l’arrestation d’Amron, à la suite des troublantes révélations faites par *Marguerite Gnakadé dans ses deux tribunes, déclenche plusieurs journées de mobilisation réprimées dans le sang, faisant au moins sept morts, de nombreux blessés et entraînant des arrestations massives.
Loin d’éteindre la contestation, la répression a renforcé la détermination des populations.
En novembre, trente-sept détenus entament une grève de la faim collective pour dénoncer leurs conditions de détention : surpopulation, mauvais traitements, absence de soins. Des organisations de la société civile, dont le M66, intensifient alors leur plaidoyer auprès des instances internationales. Quelques semaines plus tard, la libération des soixante-dix prisonniers survient, perçue comme une réponse indirecte à cette pression conjuguée.
Quand la rue impose le sujet
Les prises de position d’organisations régionales et internationales, ainsi que les résolutions adoptées à Genève, Abuja ou Strasbourg, ont eu un impact limité sans relais internes. Ce sont les mobilisations locales — dans les grandes villes, à l’intérieur du pays et au sein de la diaspora (Paris, Berlin, Bruxelles, etc.) — qui ont maintenu la question des prisonniers politiques au centre du débat.
La demande de changement s’exprime autant par les manifestations que par les campagnes de sensibilisation, les recours judiciaires et les actions de plaidoyer. Chaque libération, même partielle, rappelle que la situation des détenus restants demeure un enjeu politique majeur.
Pas un épilogue, une séquence nouvelle
La décision du 31 décembre 2025 ne clôt pas le chapitre des prisons politiques au Togo ; elle ouvre une nouvelle phase. Elle démontre qu’une mobilisation continue, alliant terrain national et relais internationaux, peut forcer le pouvoir à bouger ses lignes, même timidement.
Reste à traiter le lourd dossier de la santé physique et mentale des détenus et des ex-prisonniers, profondément marqués par des traitements inhumains et des conditions carcérales parmi les plus cruelles au monde.
Dans ce contexte, la société civile relance une exigence majeure : la fermeture de la prison civile de Lomé, dénoncée par l’ONU depuis 2019 pour ses conditions inhumaines. Véritable symbole des dérives autoritaires et de la souffrance carcérale, sa disparition marquerait un tournant concret vers la justice et la dignité humaines.
À l’aube de 2026, une partie de l’opinion voit dans cette libération un signal encourageant, mais encore insuffisant, dans un contexte où subsistent des dizaines de détenus et où les racines de la crise politique restent intactes.
Par Karl Adadé GABA